Energies Wierd - Inventaire

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Nous suivions le courant des hashtags et le ricochet des hyperliens qui concernaient – d’une façon ou d’une autre – la question « énergétique ». Scroller, cliquer, scroller, cliquer, écouter dans son casque, extraire le texte, copier-coller, scroller, copier-coller, partager le lien, cliquer, scroller, écouter dans le casque, mettre en marque page, envoyer le lien, cliquer, scroller, passer à la vidéo suivante, extraire le texte, taper un mot clé, en taper un autre, enlever le casque.
Pendant des heures et des heures, nous avons fait tourner les serveurs de YouTube, de TikTok, de Facebook ou encore de Reddit. Les serveurs chauffaient, les images et les textes empruntaient le chemin des fibres. Et nous, nous courions après l’énergie à travers Internet, nous ne prêtions pas trop d’attention à toute l’infrastructure et tout le carburant qu’elle gloutonne. Car notre attention était bien rivée sur les écrans des pc et des smartphones, noyée dans les blogs, bercée par les posts et les reels.

Mais, quelque part pas si loin de nous, des centrales nucléaires EDF charbonnaient, les atomes se fissuraient, les déchets radioactifs s’entassaient pour nous assurer la légèreté de la dérive, le confort des sauvegardes dans les préférées et du stockage dans les dossiers partagés sur le drive. Ou peut-être était-ce de l’eau qui se précipitait vers les turbines dans les conduites alpines. Ou quelque guirlande d’éoliennes – contestée à son implantation par un comité local, une petite ZAD même – qui couronne une chaine de monts à proximité.

Peu importe, au fond. L’important était que, comme par magie, de l’énergie sortait, serviable et docile, des deux petits trous noirs des prises électriques – partout où nous étions, à chaque moment de la journée où on se retrouvait à travailler à notre projet (à Grenoble, à Saint Etienne, à Lyon, à Paris, à Bruxelles, à la maison, au café, à l’université, à l’école d’art…). Les écrans se rétroéclaireraient, la page de recherche du browser s’ouvrait promptement et les données commençaient à couler à travers l’air et des câbles bien cachés sous le sol.

Les voix enregistrées, les mèmes, les commentaires, les fils de discussion sur les messageries : tout poussait bien, tout se reproduisait abondamment arrosé par cette énergie, produite quelque part par quelqu’un, puis transportée d’une façon ou d’une autre jusqu’à nous. Cette idée à la fois incontournable et impalpable – l’énergie – explosait sous nos clics en un feu d’artifices d’hypothèses et d’argumentations où se marient les théories scientifiques, les mythes ancestraux et la révolte politique. Nous arpentions un royaume de chimères.

Parfois nous en savions quelque chose et nous pouvions nous orienter dans ce continent incertain, le plus souvent on était largués par des références à des idées complexes de la physique contemporaine ou à l’histoire moins récente qui imposaient des longues sessions d’investigation sur Wikipédia. Nous nous embourbions volontiers dans des procédures assez chronophages et énergivores, franchement, qui n’aboutissent pas toujours à une conclusion claire et univoque. Finalement, nous ne récoltions pas ces récits pour en effectuer une vérification rigoureuse, nous n’avions pas envie de nous ériger en tribunal de l’objectivité. La notre est une enquête fantasque, puisque sans inculpés – on pourrait dire. Nous oscillions sur la balançoire de la fascination et du scepticisme. Peut-être qu’on y arrivait avec des certitudes, mais elles étaient vite contaminées ou garnies par les interrogations qui circulaient contagieuses à travers les documents numériques que nous consultions. Watching the pain of the others, un film de Lého Galibert Lainé, est peut-être la meilleure référence pour décrire cet état étrange et intermittent d’identification et de critique. Nous pouvions nous dire apprentis « netnographes ».

On pourrait dire qu’on s’est senti dépaysés – ce qui n’est pas complètement faux puisque nous sommes plongés dans une sorte de science-fiction vernaculaire et étendue où notre présent et notre espace voyagent dans des univers parallèles plus ou moins crédibles. Mais, en réalité, on s’est aussi senti face à quelque chose de familier, on était bien chez nous, dans l’époque que nous habitons bon gré mal gré, dans le problèmes qui taraudent des proches : l’épuisement ressenti par une multitudes de proches pris dans la frénésie et la compétition, l’urgence de prêter attention à des entités et des forces inaperçues dans l’époque de la crise écologique, les rêves d’énergie illimitée suscités par le mythe du progrès et de la technologie, ce monde qui est celui des boissons Red Bull et de la pandémie de burnout, celui des factures monstrueuses, celui des batteries portatives pour les besoins angoissants de recharge de nos smartphones, celui des utopies d’extraction sur Mars pour continuer comme si rien n’était…

Si on laisse décanter les images et les discours qu’on ingurgitait dans notre binge-watching, si on vire de la pièce le boys club de gourous numériques à la recherche de reconnaissance et d’argent, si on tente d’aller au bout de notre attraction un peu gênée pour ces récits, qu’est-ce qui nous reste ? Une forêt de questions, un nœud d’impensés auxquels on ne saurait pas répondre d’une façon précise et définitive : d’où vient l’énergie que nous consommons ? À quel prix elle arrive jusqu’à nous ? Qui prend notre énergie, quelles sont ses limites ? Qui maitrise les techniques dont a-t-on besoin et qui les rentabilise ? Quelles alternatives pourraient exister ?

Ils savent la plupart ce qui est mieux pour nous, pas besoin de se creuser la tête et transpirer dans de mobilisations inutiles, s’engager dans des débats compliqués. Quelque chose parait verrouillé, par le haut. Voilà donc que, dans un tel verrouillage, ces interrogations finissent par se décharger sur des paratonnerres spéculatifs peu conventionnels... Cela produit des récits récalcitrants et improbables qui électrisent les individus en réaction à une normalité inquiétante et énigmatique. Ces scénarios énergétiques « sauvages » nous invitent à rentrer dans une controverse. Bienvenue la controverse, donc. Nous sommes dans un bain trouble de rejet, d’adhésion, de fascination, de résonances, de craintes, de croyances, d’amusement, d’espoirs, de frictions, de scepticisme, de colère, d’illuminations…

La multiplicité d’assemblages narratifs qui germaient sur les réseaux autour d’interrogations sur les « énergies » est tendue entre l’intime d’une santé psycho-physique et le cosmique des forces planétaires en passant par le monde technologique. Dans un monde hanté par l’innovation et la technologie ainsi que par l’incitation au commerce, ce n’est pas un hasard si ces récits autour des énergies finissent par produire des machines aux capacités surprenantes et, bien évidemment, disponibles à l’achat. Ces théories et imaginaires s’incarnent concrètement dans des objets techniques à mi-chemin entre l’ancestral et le futuriste qui peuvent rapidement être livrés à domicile. Ils sont le fruit d’assemblages à doses variables d’ingénierie, spiritualité et entrepreneuriat. À défaut de pouvoir se lancer dans de véritables achats (demande de subvention en cours), nous avons commencé une collection virtuelle de ces machines, en y incluant toute technologie à propos de l’énergie accessible sur Internet au-delà des frontières des représentations dominantes et raisonnables.
Tout outil « déviant » dans le domaine énergétique décrit et discuté par des communautés d’internautes a retenu notre attention et trouvé sa place dans notre inventaire, en résonnance avec le numéro de la revue Continent portant sur les « technologies apocryphes » qui investiguait des artefacts technologiques aux confins d’utopies fantaisistes et de théories conspirationnistes (voir https://jamieallen.com/activities/apocryphal-technologies). Nous avons aussi suivi les traces d’histoires parallèles de la technologie qui fabulent des passés alternatifs au cours d’archéologies improbables. Nous avons dérivé à travers les recoins les plus improbables des plateformes commerciales comme Etsi ou Amazon. Nous avons traqué les vitrines et les laboratoires des influenceurs et des influenceuses des communautés énergétiques connectées. Energies Weird répertorie les trouvailles de cette recherche, dans une mise en série et en constellation qui se prête à de multiples activations et réflexions à venir.

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